Simon Dumas
Québec (Capitale-Nationale)
Jane Ar est une performance littéraire qui détourne le genre du journal en brisant le mur de l’intimité pour dévoiler ce qui est secret au public. Empêchée pendant de nombreuses années à aller vers l’écriture de soi, prégnante de révélations trop intimes, l’alter ego de l’autrice, Jane Ar, procède finalement à son auto engendrement sur scène, en donnant une voix à ses inhibitions.
Au plateau, Ariane Lessard déploie une présence magnétique, portant l’intégralité de cette proposition sur ses épaules. Dans ce solo d’une grande intensité, l’autrice-performeuse ne se contente pas de dire son texte : elle incarne une psyché en pleine (r)évolution. Avec une vulnérabilité désarmante et une autorité scénique qui tient le public en haleine, elle dévoile ce qui, jusqu’ici, restait tapi dans l’ombre des journaux intimes.
Le spectacle repose sur sa capacité à naviguer entre les territoires privés de l’enfance et les vertiges de la vie numérique. Ariane Lessard y retrace avec acuité la place du genre, du sexe et de l’écriture. Elle questionne l’acte de rédiger des carnets à porte close : était-ce un acte de refoulement, au même titre que celui de dissimuler sa pansexualité, sa fluidité ou son travail du sexe ?
Prisonnière d’un jeu de doubles entre l’autrice et son avatar numérique, Ariane se multiplie à travers Jane Ar. Dans un jeu de miroirs explorant la « feinte » des réseaux sociaux — ce sésame vers la post-vie numérique —, elle confronte l’image travaillée au corps réel, isolé dans sa chambre ou sa retraite en forêt.
Les spectatrices et spectateurs sont ainsi captivé·es par cette rencontre frontale avec Jane Ar, celle qui a permis la construction d’une double-vie avant le grand dévoilement : la femme virile sous une féminité exacerbée, la lesbienne dans le placard, la travailleuse du sexe dans l’ombre. Jane Ar est une œuvre foncièrement féministe, inclusive et queer, portée par une artiste qui refuse désormais de se cacher.
La quête l’autrice se déploie autour d’un fond de scène comme ceux qu’on retrouve dans les studios de photo (ci-après nommé backdrop). Celui-ci est disposé de telle façon qu’il devient un objet scénique signifiant et pas seulement, comme le nom de l’objet l’indique, un « fond de scène ». Cet objet dans l’espace deviendra au cours de la performance l’écran sur lequel est projeté quelque chose comme un imaginaire de l’autrice. Un imaginaire au sens d’un bassin d’images, lesquelles se situent quelque part entre l’herbier et l’égoportrait. L’objet-écran est placé au centre de l’espace. Il est remarquable, presqu’un thème. La performance tente par divers moyens d’épuiser les possibilités d’interactions signifiantes entre cet écran unique et le corps en scène de l’autrice-performeuse. Cela, sans grands artifices technologiques, seulement quelques caméras branchées en direct, quelques lumières et trois projecteurs vidéo. Le dispositif est volontairement simple pour rendre la relation écran/scène plus manifeste.
Les trois projecteurs vidéo sont utilisés simultanément sur la même surface. Deux projettent de face, couvrant la partie verticale et celle au sol du backdrop. Le troisième projette de dos. Cette rétroprojection qui s’ajoute à celle de face, crée un fondu des images que la présence du corps de la performeuse dans l’espace peut modifier en entrant dans le faisceau de la projection. L’écran, les éclairages, les projecteurs vidéo et les caméras directes sont installés au niveau du sol de part et d’autre de l’écran justement pour cela, pour que la performeuse puisse interférer avec le dispositif. Ainsi, le corps de la performeuse participe à la composition de l’image et ce, de trois façons : en entrant dans le faisceau d’un projecteur vidéo, elle fait moduler le fondu d’image ; en entrant dans les faisceaux de lumière dirigés vers l’écran et destinés à en effacer l’image qui n’est désormais visible qu’à travers l’ombre portée de la performeuse ; en entrant dans le champ d’une caméra directe au moment où l’une d’entre elles s’active.
Cette interactivité est directe, physique: la performeuse, en entrant dans le champ d’une caméra directe ou en interférant soit avec un projecteur vidéo soit avec des éclairages, participe à la composition de l’image et au parasitage de l’image/récit. Mais il y a une autre interactivité, numérique celle-là. Le musicien, présent sur scène, est aussi l’éclairagiste. C’est-à-dire que ce sont les notes qu’il joue qui détermine quelle lumière s’allume et c’est le volume de la note qui décide de son intensité. Si le lien entre instrument de musique et éclairages sera effectivement numérique, cela crée aussi un lien humain et performatif : le musicien devra être attentif aux actions de la performeuse, jouer de façon à créer les clairs-obscurs qui serviront le mieux la construction du récit-images.
Rhizome